Debout sur le vent #34 – Le corps s’abîme

Bernard Garaut - 24 avril 2026

Les récits multiples entendus, partagés, générés, l’effet sur mon propre chaos de ce Dit tumultueux d’un autre,
la douloureuse beauté de leur langue singulière et le télescopage quasi permanent de nos imaginaires…

Le trouble éprouvé alors …quels recours !
La littérature, dans toutes ses formes et contenus, l’écriture, et surtout la poésie
le sont devenus.
D’abord sans le savoir.
Jusqu’à ce qu’alors je le décide.
Croiser dans un même élan,
les récits de vie,
les temps d’existence partagé-e-s
la poésie,
et l’élaboration avec tous les modes que m offraient tous ces éléments.
Tenter chaque fois de faire de l’inextricable, de l’incompréhensible, une façon
d’Etre ensemble. Là. Dans l’existence.

« …Humaniser la folie,

Désaliéner les lieux de soins… » claironnait  François Tosquelles !

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LE CORPS S’ABÎME

La blanchisseuse et l’ouvrier soudeur

À l’instant où il s’entend dire

/ le corps s’abîme /

cette phrase du maître d’école du cours moyen
retentit.

«L’accent de cime est tombé l’

abîme .»
S’abîmer!

La cime et ses crêtes,
l’abîme et ses profondeurs

quand le corps parle
saigne
quel signe signe?

le corps s’abîme?
avec ou sans
l’accent circonflexe comme chapeau protecteur…

Qu’anime donc cette idée de l’abîme?

la carriole à pousser
les trajets
le linge sale des autres à laver

les doigts gourds, recourbés, rougis par l‘eau
chaude, froide, de tous les temps

la carriole à tirer
les trajets
linge propre pour ces autres

nettoyer
tôt le matin
entrée du petit personnel
«tenir la maison»…
faire, donner à manger

linge des autres
maisons des autres…

c’est vrai, mais avec élégance!

ou encore!

retour d’usine
vélo à la main
allures belles altières
ensemble ils sont
Puis
arriver
poser son sac
supporter nos regards émerveillés

toilette à l’évier
frapper son torse,
tel un fier à bras
reprendre ce corps / fourbu / en main
«marcel» propre
bleu marine ou blanc mais propre

entonnant «Battling Joe»
retrouvant son rayonnement
oubliant ce corps malmené

Alors quoi?
Le corps est fatigué, certes.
Qu’est ce que tu racontes!
De quel abîme est il question…
Il n’y a pas de précipice
de profondeur
de trou

juste le vieillissement qui vient user ce, ces corps
Le tien…

mais…regarde La, regarde Le…

-D’accord…Je ne porterai plus plainte.
Mais je continuerai à déclamer l’ami Brel…

«…mourir cela n’est rien,
mourir la belle affaire…
mais vieillir!…»

avec la même énergie que
la blanchisseuse et l’ouvrier soudeur
ont mis à vivre.
B.G.